Le bois pourrit dans nos forêts. Le poisson, on l’achète à l’étranger alors qu’on a la mer devant nous. Le cuivre et le zinc dorment sous terre à cause d’une querelle entre associés. Et l’État, lui, dépense cinq fois plus pour se faire plaisir que pour construire le pays. Tout cela n’est pas une opinion. Ce sont les chiffres du premier trimestre 2026, publiés par le gouvernement lui-même. Anatole Collinet Makosso les a sous les yeux. La question n’est plus de savoir s’il connaît le mal c’est de savoir s’il aura le courage du remède.
Le bois : le pays exporte des troncs, pas des emplois
Au premier trimestre 2026, la production de bois en grume s’est établie à 258 554 mètres cubes, contre 262 156 un an plus tôt un repli de 28,4%. Les exportations de grumes ont chuté de 12,2% en volume (68 578 m³ contre 78 081 m³) et de 8,6% en valeur (7,058 milliards de FCFA contre 7,721 milliards).
Pendant ce temps, le prix mondial du bois scié c’est-à-dire transformé a progressé de 7,0% pour atteindre 734,8 dollars le mètre cube, quand celui des grumes brutes reculait de 2,8% à 189,8 dollars. Le message du marché international est limpide : le bois transformé vaut presque quatre fois plus cher que le bois brut, et son prix continue de grimper pendant que celui du bois brut baisse.
Or la note de conjoncture est sans ambiguïté sur la cause du recul de la production : « l’insuffisance des capacités locales de transformation du bois. » L’enquête menée auprès des entreprises forestières le confirme avec une précision brutale : 80,0% des entreprises interrogées déclarent ne pas disposer d’installations ou d’équipements adéquats pour transformer le bois localement, contre seulement 20,0% qui s’en estiment capables. Les entreprises elles-mêmes réclament un accompagnement de l’État : formation de la main-d’œuvre (60,0% des répondants), soutien à l’investissement industriel (40,0%), développement des infrastructures (40,0%).
Le diagnostic est déjà écrit noir sur blanc dans le document officiel. Il ne manque que la décision : ouvrir deux à quatre unités industrielles de transformation du bois, pour alimenter à la fois le marché intérieur et l’exportation vers l’Asie et l’Europe, où la demande de bois transformé portée par la reprise de la construction et de la rénovation ne faiblit pas.
La pêche maritime : le poisson qu’on importe alors qu’on a une côte
La production de la pêche maritime a reculé de 1,7% au premier trimestre, à 2 953 tonnes contre 3 003 un an avant. Le détail est plus inquiétant : la pêche artisanale s’est effondrée de 57,0% en glissement annuel, faute de gasoil pour sortir les bateaux, tandis que seule la pêche industrielle progressait (+15,1%).
Dans le même temps, le Congo a importé pour 14,476 milliards de FCFA de poissons au premier trimestre 2026 une baisse marginale de 3,1% par rapport aux 14,939 milliards importés un an plus tôt. Un pays doté d’une façade maritime continue donc de dépenser près de 15 milliards de FCFA par trimestre pour acheter du poisson à l’étranger, pendant que sa pêche artisanale s’écroule faute de carburant et de bateaux.
Les efforts sont encore nécessaires : renforcer la flotte de pêche artisanale, garantir l’approvisionnement en carburant des pêcheurs, et former les professionnels locaux. C’est un secteur où l’investissement peut réduire directement la facture d’importation tout en créant de l’emploi côtier.
Le cuivre et le zinc : une seule entreprise, un seul conflit, toute une filière à l’arrêt
C’est la chute la plus spectaculaire de la note de conjoncture : la production des industries métallurgiques s’est effondrée de 55,9% au premier trimestre 2026. La production de cathodes de cuivre est passée de 1 520,0 tonnes à seulement 482,8 tonnes (-68,2%), celle des lingots de zinc de 3 155,0 tonnes à 2 038,3 tonnes (-35,4%).
La cause n’a rien à voir avec le marché mondial elle est purement interne : le document l’attribue explicitement au « contentieux entre actionnaires de l’entreprise exploitante », qui a perturbé la production et la distribution, aggravé par l’épuisement progressif des réserves de minerai de cuivre.
Or le marché international, lui, récompense justement ce métal : le cours du cuivre a bondi de 37,2% en un an (12 830,7 dollars la tonne contre 9 353,9 dollars), celui du zinc de 14,2% (3 239,6 dollars contre 2 836,1 dollars). Les projections pour 2026 tablent encore sur une hausse de 20,6% pour le cuivre et 4,6% pour le zinc.
Le Congo laisse donc filer une opportunité de marché exceptionnelle à cause d’un conflit d’actionnaires dans une entreprise unique, en position de quasi-monopole sur cette filière. La solution est politique autant qu’économique : ouvrir le secteur à d’autres opérateurs, pour qu’une querelle privée ne puisse plus geler à elle seule toute une filière stratégique et ses emplois.
Réduire le train de l’État : le courage des chiffres
Voici le nœud du problème. Au premier trimestre 2026, les dépenses totales de l’État (dépenses et prêts nets) ont atteint 431,0 milliards de FCFA, contre 374,1 milliards un an plus tôt une hausse de 15,2%. Les dépenses courantes fonctionnement de l’État et charge de la dette confondus se sont élevées à 343,7 milliards de FCFA, dont 81,3 milliards rien que pour les intérêts de la dette, en hausse de 19,4% sur un an.
Face à cela, les dépenses en capital c’est-à-dire l’investissement productif, les infrastructures, l’outil de production n’ont représenté que 69,5 milliards de FCFA. Certes, ce montant a été multiplié par six par rapport aux 11,6 milliards du premier trimestre 2025, ce qui montre un effort réel. Mais le rapport reste écrasant : pour chaque FCFA investi dans l’appareil productif, l’État en a dépensé près de cinq pour son seul fonctionnement courant.
Cette dérive intervient alors que les recettes de l’État reculaient de 9,2% sur la même période (432,7 milliards de FCFA contre 476,8 milliards), les recettes pétrolières chutant de 19,1% et les recettes non pétrolières de 3,4%. Résultat : le solde primaire est tombé de 148,1 à 54,7 milliards de FCFA, et l’excédent budgétaire global s’est quasiment effondré, passant de 46,1 à 1,7 milliard de FCFA.
Créer des usines de transformation du bois, relancer la pêche artisanale, ouvrir la filière cuivre-zinc à de nouveaux opérateurs : tout cela demande de l’argent public, au moment précis où les caisses de l’État se vident. La seule marge de manœuvre honnête consiste à réduire le train de vie des institutions et des ministères quitte à trancher dans des budgets de fonctionnement devenus intouchables par habitude plus que par nécessité pour dégager les ressources d’investissement que la conjoncture réclame. Et parallèlement, traquer sans état d’âme les sommes qui échappent au Trésor public : les recettes non pétrolières en recul, dans un contexte où plus de la moitié des chefs d’entreprise interrogés (54,1% dans le secteur tertiaire) citent la lourdeur administrative comme obstacle majeur à leur activité, ne peuvent pas s’expliquer par la seule conjoncture internationale.
Le diagnostic est posé, la décision reste à prendre
Rien de tout cela n’est un mystère. Rien de tout cela n’est même contesté : chaque chiffre cité dans cette chronique sort d’un rapport publié par le gouvernement lui-même. Ce n’est donc pas un problème de diagnostic. C’est un problème de volonté.
Anatole Collinet Makosso a désormais un choix simple : lire ce document comme un aveu, ou le lire comme un ordre de mission. S’il choisit la seconde option investir dans la transformation, discipliner la dépense publique, ouvrir les monopoles bloqués alors, oui, Anatole
Collinet Makosso peut réussir.
Que la République soit.