Il y a des moments dans l’histoire d’un peuple où quelque chose ressemble à un nouveau départ. Janvier 2019 en était un pour la République Démocratique du Congo. Pour la première fois depuis l’indépendance, le pouvoir changeait de mains sans guerre, sans coup d’État. Félix Tshisekedi prenait le relais de Joseph Kabila. Beaucoup ont pleuré de joie. L’espoir était réel. Il était légitime.
Aujourd’hui, cet espoir est en train d’être méthodiquement détruit. Par le même homme.
Un serment, une promesse, une trahison
En prêtant serment, Félix Tshisekedi a juré solennellement de respecter et de faire respecter la Constitution. Pas une constitution abstraite. Celle du 18 février 2006 la même qui limite les mandats présidentiels à deux quinquennats, disposition déclarée intangible, insusceptible de toute révision.
Il savait. Il a juré quand même. Et c’est là que réside la question centrale, celle qu’on n’ose pas assez poser : pourquoi un homme qui a librement accepté les règles du jeu refuse-t-il de les respecter jusqu’au bout ?
La réponse n’est pas dans la Constitution. Elle est dans le miroir du pouvoir. Le pouvoir en Afrique a cette capacité terrifiante de transformer les hommes. Celui qui hier dénonçait Kabila pour avoir voulu tripatouiller la Constitution est aujourd’hui en train de faire exactement la même chose. L’UDPS, qui menait la campagne « Touche pas à ma Constitution », est aujourd’hui le moteur du changement qu’elle combattait. Pas parce que la Constitution a changé. Parce que les hommes ont changé de camp.
Reconnaître l’échec : ce que Tshisekedi refuse de faire
Il y a une question simple que personne dans son camp ne veut poser : quel est le bilan ?
Goma et Bukavu sont sous contrôle rebelle. Les FARDC ont échoué avec des mercenaires roumains, puis avec Blackwater. Neuf rounds de négociations à Doha n’ont rien produit. Près de 68% de la population vit dans la pauvreté. L’Est saigne depuis des décennies et continue de saigner.
Un homme d’État qui assume ses responsabilités regarde ce bilan en face, reconnaît ses limites, et organise une transition digne. Il prépare l’alternance. Il construit son héritage non pas en s’accrochant au pouvoir, mais en rendant le pouvoir dans l’ordre en montrant que la RDC est capable de ce que peu de pays africains ont réussi : une succession pacifique et répétée.
C’est ça, la grandeur politique. C’est ça que Tshisekedi avait l’occasion unique d’incarner.
Il a choisi autre chose.
Pendant qu’ailleurs on pense développement
Il y a quelque chose de profondément tragique dans ce spectacle. Pendant que Singapour, la Corée du Sud, le Vietnam réfléchissent à leur positionnement dans l’économie mondiale de demain, pendant que des nations construisent des infrastructures, forment des ingénieurs, investissent dans leur jeunesse — en Afrique, l’énergie des dirigeants se consume dans une seule obsession : rester.
Ce n’est pas une fatalité naturelle. C’est un choix. Le choix de placer la survie politique personnelle au-dessus de l’intérêt du peuple. Le choix de traiter l’État comme un patrimoine plutôt que comme une responsabilité.
Et le plus cruel, c’est que ce choix se fait toujours au nom du peuple. Toujours avec des discours sur la souveraineté, sur le développement, sur les attentes des Congolais. Le peuple est invoqué pour justifier ce qui le trahit.
L’espoir brisé a un coût
Ce qui se perd quand un homme comme Tshisekedi bascule, ce n’est pas seulement sa crédibilité. C’est la crédibilité de l’idée même que le changement est possible en Afrique centrale sans violence. C’est la confiance des jeunes Congolais qui avaient cru, pour la première fois, que les règles pouvaient être respectées. C’est l’exemple que la RDC aurait pu donner à ses voisins.
On ne mesure pas ces pertes en chiffres. Mais elles sont réelles. Et elles durent longtemps.
Ce que l’histoire retiendra
Félix Tshisekedi avait une chance rare. Arriver au pouvoir par les urnes dans un pays qui n’avait connu que la force. Gouverner deux mandats. Puis partir librement, dignement, la tête haute. Laisser derrière lui une RDC où la règle du jeu avait été respectée deux fois de suite. Ce serait entré dans les livres d’histoire comme un acte fondateur.
À la place, il choisit de ressembler à tous ceux qui l’ont précédé.
L’espoir de 2019 méritait mieux. Le peuple congolais mérite mieux.
BFN