Le nouveau programme gouvernemental, tout droit sorti du projet de société du président de la République, nous l’annonce avec une solennité presque émouvante : la lutte contre la corruption est désormais une *priorité nationale absolue*. Une place « importante » lui est donc réservée, comme si, après des décennies de détournements en roue libre, quelqu’un avait enfin remarqué que le camion des finances publiques descendait la côte sans freins, klaxon bloqué, en direction du précipice. Quelle belle prise de conscience. Quel courage tardif.
Pourtant, au Congo, entre l’encre encore fraîche du programme présidentiel et la réalité poussiéreuse des tribunaux, il y a un fossé si large que même un câble sous-marin ne saurait le traverser.
L’art subtil de l’enquête qui s’évapore
Prenez les dossiers *CRF*(Caisse de Retraite des Fonctionnaires, affaire révélée en 2012),
OPÉP (détournements de fonds pétroliers dénoncés dès 2015), ou le plus récent *FIGA* (Fonds d’Impulsion, de Garantie et d’Accompagnement, scandale éclaté en 2021) et bien d’autres. Des milliards de FCFA s’envolent, on convoque, on fronce les sourcils devant les caméras avec l’air grave de qui a lu une page entière du Code pénal, et puis… le silence. Un silence si épais qu’on pourrait le vendre au kilo. Les rapports d’audit ne vont pas au tribunal. Ils partent en cure thermale au parquet, où ils jaunissent en paix entre deux classeurs oubliés.
Quant aux ministres et directeurs généraux impliqués, ils ne sont pas au box des accusés. Ils sont en réunion de cabinet.
Le Parasol et le Poteau : anatomie d’une protection bien huilée
Car il faut comprendre le système dans toute sa sophistication. Chez moi, chaque grand commis de l’État a son * »parasol » c’est-à-dire sa couverture officielle, son rang, son titre ronflant; mais surtout son « poteau » : ce parrain tapi dans l’ombre du pouvoir, ce haut personnage qui a placé l’homme au poste, qui surveille ses arrières et qui, le moment venu, prend le téléphone.
La conversation est brève, courtoise même :
« Reste tranquille. Ne t’inquiète pas. Rien ne t’arrivera. C’est nous qui tenons ce pouvoir. On a mis des nôtres partout : au Parquet, à la Direction des Poursuites, au cabinet du ministre de la Justice. Fais profil bas quelques semaines, et tout ça sera oublié. Tu resteras à ton poste».
Et effectivement, il reste. Le ministre visé par l’audit reste ministre. Le directeur général épinglé reste directeur général. Parfois même, il est promu ; comme pour signifier au peuple que l’État assume, revendique, et n’a de comptes à rendre à personne. Le poste devient éternel, le détournement devient anecdote, et l’anecdote devient modèle.
Ce système n’est pas le fruit du hasard. C’est une architecture soigneusement entretenue, où chaque acteur sait ce qu’il doit au système et ce que le système lui doit en retour. Une chaîne alimentaire de la loyauté, où l’impunité est la monnaie d’échange, et où dénoncer un ami revient à scier la branche sur laquelle tout le monde est assis.
La Justice au bout du fil : « Allô, c’est le Poteau ! »
Le véritable génie du système congolais réside dans son service après-vente judiciaire : le coup de téléphone magique. Imaginez la scène ; un enquêteur un peu trop zélé, un de ces originaux qui prennent leur serment au sérieux, s’apprête à fouiller dans les comptes d’un parrain bien en vue. Le téléphone sonne. À l’autre bout, une voix onctueuse comme de l’huile de palme :
« Allô, l’ami ? C’est le conseiller Nkira. Écoutez, soyez raisonnable : lâchez cette affaire. On sait très bien qui est derrière, et ce n’est pas à vous de tirer sur cette corde. Arrêtez l’enquête, immédiatement. Vous avez compris, n’est-ce pas ? Bonne journée. »
Et hop ! D’un simple coup de fil, la preuve accablante se transforme en malentendu administratif. Ici, la loi est un texte de lecture optionnelle, mais l’ordre du « poteau »est gravé dans le marbre. On aimerait que ce niveau d’efficacité s’applique aussi aux routes ou aux hôpitaux.
Ce que le peuple retient — et ce qu’il en fait
Le peuple n’est pas dupe. Il observe, il enregistre, il tire ses conclusions. Et ce qu’il retient est dévastateur.
Il retient que la corruption paie. Que celui qui détourne des milliards ne finit pas en prison, il finit en villa climatisée avec un convoi de véhicules 4×4 et des enfants dans les meilleures écoles privées de Brazzaville, voire de Paris. Il retient que l’inculpé d’hier est le modèle de réussite d’aujourd’hui, que les jeunes qui le voient passer en cortège ne voient pas un criminel; ils voient un exemple à suivre, puisque c’est le seul exemple que l’État leur a fourni.
Il retient que le rapport entre gouvernants et gouvernés est désormais celui du chasseur et du gibier. L’État prélève impôts, taxes, coupures de courant incluses; mais ne construit pas. Il promet mais ne tient pas. Il condamne le petit voleur de marché mais protège le grand pilleur de budget. Résultat : le pacte social est rompu.
Que la République soit !