L’Expert : — Je ne comprends pas. Nous avons pondu des rapports sur la privatisation des entreprises d’État, sur la libéralisation des marchés au Congo, mais sur le terrain, rien ne bouge. C’est comme si l’économie était frappée de paralysie.
L’Observateur : — (Rires) Mais mon cher, le problème n’est pas que la machine est en panne. C’est que vous essayez de la faire rouler vers le « Développement », alors qu’elle a été conçue pour rouler vers « Le Compte en Banque du Clan ».
L’Expert : — Pourtant, les ministres et les directeurs généraux semblent enthousiastes lors des signatures de décrets…
L’Observateur : — Évidemment ! Pour eux, une réforme de privatisation n’est pas un outil macroéconomique, c’est une vente de garage familiale. Tu vois cette entreprise publique qui s’écroule ? On la déclare « irrécupérable ». Puis, on la vend à vil prix. Et qui l’achète ? Une obscure société dont l’actionnaire principal est le cousin du ministre, ou le beau-frère du DG. Quelques années plus tard, l’entreprise meurt pour de bon parce que le « repreneur » ne voulait pas produire, il voulait juste liquider le patrimoine foncier.
L’Expert : — C’est une vision très sombre…
L’Observateur : — C’est la réalité du Cartel. Chez nous, la nomination à un poste juteux — ministre, député, ou simple chef de service dans une régie financière — n’est pas une charge publique, c’est un « ticket de loto » gagnant. Dès que le décret tombe, la famille se transforme en multinationale de l’entretien et de la logistique.
L’Expert : — Vous exagérez. Un ministre ne s’occupe pas de la poussière dans ses bureaux !
L’Observateur : — Détrompe-toi ! C’est là que le génie créatif intervient. Le ministre est nommé le lundi. Le mardi, son épouse crée une société de nettoyage. Le mercredi, elle obtient le contrat exclusif pour l’entretien du ministère. Le jeudi, c’est le fils qui crée une boutique de fleurs et de décoration pour garnir les bureaux du papa avec un budget qui ferait pâlir un fleuriste parisien. Le vendredi, on appelle le cadet : « Écoute, j’ai besoin de renouveler le parc automobile et de changer les meubles de la direction. Crée vite une SARL, je te donne le marché en gré à gré. »
L’Expert : — Mais c’est un conflit d’intérêts flagrant ! Et l’intérêt du pays ?
L’Observateur : — Le pays ? C’est un concept abstrait pour les discours de 15 août. En réalité, ils se lancent tous dans l’immobilier, l’hôtellerie et le transport. Ils bâtissent des immeubles qui restent vides, achètent des bus qui ne roulent pas, tout ça avec l’argent des réformes. Dans les Travaux Publics, c’est encore plus drôle : c’est toujours la même entreprise, déguisée sous trois noms différents, qui prend les marchés, encaisse l’avance de démarrage, gratte un peu le goudron, et disparaît dans la nature.
L’Expert : — Donc, selon vous, les privatisations ne servent qu’à nourrir le Cartel ?
L’Observateur : — Exactement. On privatise pour donner aux nôtres. On réforme pour verrouiller les accès. Tout tourne autour d’un petit cercle qui a confondu le budget de l’État avec le livret d’épargne familial. Ils veulent tout avoir, tout contrôler, tout posséder. Mais ils oublient une règle de base en économie : quand on ne pense qu’à se servir au lieu de servir le pays, on finit par affamer la poule aux œufs d’or.
L’Expert : — C’est tragique. Que reste-t-il alors ?
L’Observateur : — Il reste l’impasse. Et l’obligation, un jour, de privilégier enfin l’intérêt national sur l’appétit insatiable des clans. Car à force de tout transformer en business familial, il ne restera bientôt plus rien à privatiser, à part notre propre misère.
Que la République soit !